“Le métaséquoia d'un jardin dit à un visiteur :
Le secret est d'apprendre à fleurir là où on a été semé”

Christophe Drénou

À la campagne du haut de mes 7 ans, je me sens empapillonnée dans le printemps. J’aperçois mon père avec ses yeux couleur pépites d’or en ce matin si vivant qu’on dirait que le vent goûte la sève. Sans trop de mots, mon père amène la famille chez un concessionnaire d’automobiles sur la route d’Ottawa. Un village où des bâtiments patrimoniaux me fascinent, mais mon père lui n’en a que pour son automobile qu’il veut acheter. Une Monarch! Une automobile à l’allure imposante et, avec sa couronne à l’avant, quelle silhouette.

Monarch 1960

Cette petite princesse de Mercury s’improvise comme témoin assidu de tous mes souvenirs d’enfance des années 60. Il faut voir la famille s’entasser, se taquiner, se tirailler dans l’automobile pendant que mon père conduit d’une allure aussi fière que sa voiture. Parfois, on visite mes frères au Collège de Rigaud. En hiver, il faut prendre le pont de glace, c’est-à-dire traverser sur la rivière glacée juste au bas du barrage de Carillon. Le silence est de mise, on veut entendre la glace craquer, surtout, on veut s’entendre avoir peur.

fillette dans les années 60

Durant ces périples du dimanche après-midi, automne comme hiver, il y a toujours les fameux LifeSavers. La traite du dimanche! Ces bonbons aux cinq saveurs fruitées nous rendent fous de joie. Ma mère s’assure de garder le rouge pour le plus jeune. À cette époque, lorsqu’on achète de la farine ou du sucre, l’emballage est attaché avec de la ficelle. À la maison du Coteau-des-Hêtres, cette ficelle est soigneusement mise en peloton et utilisée au besoin. L’occasion est unique. Ma mère attache le bonbon rouge avec de la ficelle et le donne au plus jeune afin que celui-ci ne s’étouffe pas. Toute une trouvaille, mais pour les autres enfants, il ne reste que le bonbon vert à la lime ou le jaune au citron ou parfois avec un peu de chance l’orange. Quelle déception dans ce grand bonheur éphémère.

bonbons lifesavers multicolores

Cette réjouissance du dimanche en famille cache une sagesse à venir. Après réflexion, je comprends que le bonheur doit être quelque chose que l’on décide. On choisit d’être heureux ou pas, vaut mieux s’entraîner à être heureux. Une nouvelle approche comportementale qui commence avec l’attitude. Un chercheur découvre que si on additionne chaque lettre du mot attitude selon son emplacement dans l’alphabet, a=1, t=20, t=20, i=9, t=20, u=21, d=4, e=5, cela donne un total de 100. Notre attitude face à un événement est donc déterminante pour notre bonheur au quotidien.

hommes travaillent en s'amusant

Habiter une région rurale durant mon enfance m’a remplie de naïveté et d’un sens hors du commun. Dans cette aristocratie de la classe paysanne, l’enfance semble facile, douillette et pourtant elle tisse une force intérieure inébranlable dans la joie de vivre. L’appréhension n’est pas au rendez-vous. Le bonheur puéril de la vie à la campagne est un bon compagnon. La fillette que je suis sait jouer avec le vent, parler à l’hirondelle, murmurer à la pivoine et rire avec ses frères et soeurs. La clarté du bonheur est réelle. En janvier, lorsqu’arrive le catalogue de Noël nommé Jouets de rêves, c’est un jeu nouveau. Le jeu de l’imaginaire avec ses images de jouets et d’objets dont on ignore même l’existence. On regarde les images, on les découpe, on les colle et voilà notre histoire sortie tout droit de notre imagination.

fillettes dansent

Ceci est un prélude à notre initiation inévitable au bonheur mondain. La fillette devient adulte et le paysage change avec elle. Les chaleurs torrides de l’été avec les cris des corneilles et des grillons s’estompent. Le tableau de la nature avec ses champs de céréales couleur d’or à l’approche de la récolte devient flou. La lune avec sa lumière apaisante le soir venu semble se perdre dans son ombre. La ville me prend sous son sein avec ses infrastructures de béton et ses usines qui me procurent le travail nécessaire à ma survie. Petit à petit, la ville m’apprivoise avec sa lueur du jour qui se fond dans le crépuscule de la soirée tous les jours à la fin de la journée de travail. Convertie à l’urbanisation, quelle est douce cette paix de se promener au cœur des forêts urbaines. Chaque petit sentier de parcs publics devient comme une route secrète propice à la rêverie. Quelques pas sous ces arbres frêles et je retourne chez moi pour y boire le thé du soir en attendant la clarté nouvelle du lendemain.

homme assis dans un parc

Il y a tant de choses profondes dans la simplicité de la nature. En Mongolie, très loin dans la Taïga, vivent les Tsaatans, ce peuple nomade d’éleveurs de rennes abritant sous la tente. Les rennes sont source de nourriture, d’habillement et de monnaie d’échange. Comme divertissement, les Tsaatans se parlent, les gestes de tous les jours sont comme de grandes occasions dans cette routine typique à la Mongolie du Nord. Il y a dans ce coin de pays, ce jeune garçon qui, pour séduire sa petite amie trois fois plus belle que le jour, lui cueille des fruits sauvages. Il lui offre un matin avant la rentrée en classe, un matin comme tous les autres jours d’école. Pas besoin de fêtes commerciales officielles, d’attendre qu’un système de commercialisation des biens nous disent d’offrir un présent à l’élue de son coeur. C’est d’ailleurs un grand sage tsaatan qui dit que le bonheur, c’est l’immensité du coeur.

temple à la frontière du Tibet

La ville s’approprie mon bonheur, tout est fait pour moi à l’extérieur de moi. Je marche en ligne droite sur le trottoir bétonné dans une direction définie à l’avance. Mon corps se fossile, il n’invente plus ses pas, ses regards. La curiosité s’éteint dans la répétition des formes des édifices. Je ne vois plus le buisson qui vient à ma rencontre, la pierre, la plante, l’oiseau, la personne. Mes activités professionnelles m’aveuglent.

C’est une période de transition. Des escapades à la campagne deviennent la traversée entre ces deux univers. Je suis plus attentive au langage de la nature. Lors de journées grises et pluvieuses, j’écoute la pluie de plus près et je l’entends chanter les semences et les récoltes qui sentiront si bon dans les champs. L’auteur John Muir dit que la voix de la forêt est faite de vent et du ruissellement de l’eau. Il ajoute que ses pieds habitués sur les trottoirs des villes ont perdu l’habitude des marches en forêt et qu’il doit donc débarrasser son corps des derniers lambeaux de brouillard urbain.

fleur sous la pluie

La nature parle par elle‑même. Combien de poètes prennent la flore et la faune comme le commencement de tout bonheur. Aujourd’hui, on veut même se rassurer en disant qu’il y a une forêt urbaine, besoin de repère désespéré. Puissions-nous chacun voir un arbre centenaire qui saura nous émouvoir par sa prestance, celui qu’on aura envie d’écouter nous raconter une légende.

arbre centenaire

En venant au monde, les sons, les voix, le langage, les images, les habitudes, les sentiments de joie ou de tristesse nous rassurent. C’est la vie qui nous apprivoise jour après jour. Ce vécu nous bâtit. Si un jour on perd tout ça, c’est la débâcle, on perd notre identité. Sans références familières, nous sommes dans l’abîme. Nos forces vitales s’estompent.

L’essentiel, m’a-t-on déjà dit, est qu’il ne faut pas pleurer parce que c’est terminé mais qu’il faut sourire parce que c’est arrivé. Il y a tant de bonheur dans l’inconnu, tant de choses à faire d’une vie. C’est éternel si on profite de chaque instant.

maison de pierre patrimoniale

Je parsème de la gaieté dans ma journée. J’accroche un lys couleur de ciel à mon quotidien. La journée est envoûtante dans toutes ses teintes printanières. C’est si beau qu’on dirait un rayon de soleil et un clair de lune en même temps. La rive Nord de Montréal se fait belle de printemps avec ses mille coloris de vert. Les villes ressemblent à leurs citoyens à l’orée du printemps. Leurs émotions se teintent de différents degrés d’intensité. Comme la végétation, les citadins revêtent leurs émotions dans leurs plus beaux atours.

Dans ce nouveau printemps, on y voit presque un beau prince assis sur un banc de parc public !

Le poète Jacques Prévert a le mot de la fin : 

 

“J'ai reconnu le bonheur au bruit qu'il a fait en partant”

banc de parc public

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